La naissance du Radock

« L’Atelier du Radock réunit trois dessinateurs fondus du monde d’Hergé, qui éditent des coffrets parodiques du fameux personnage à la houpette ! »

La présentation affichée sur leur site est simple, courte et précise. Mais derrière cette petite phrase se cache une histoire, qui comme toute histoire qui se respecte possède ses péripéties et rebondissements et ne commence pas du tout comme on l’imaginerait…

Parce qu’avant d’être trois, ils ont été cinq. Et avant le Radock, il y avait l’ADR.

Tout commence avec l’Association des dessinateurs romands, qui réunit à son apogée une vingtaine d’artistes. L’aventure dure environ trois ans, mais quelques membres constatent peu à peu que ce sont toujours les mêmes qui organisent les activités, participent aux festivals et mettent la main à la pâte pour produire des albums.

L’association finit donc par rendre l’âme.

Mais cinq irréductibles refusent de ranger leurs crayons.

En 2003, Gilles Calza, François Maret, Michel Berger — alias Mibé —, Marc Roulin et Philippe Sennwald décident de poursuivre ensemble l’aventure. L’Association des dessinateurs romands disparaît, mais ses initiales survivent presque : l’ADR laisse place à l’Atelier du Radock.

Pourquoi Radock ?

Parce que ça sonne bien. Et surtout étrangement familier…

« Radock, ça nous a semblé rigolo. Ce n’est pas Haddock. En même temps, c’est un atelier qui ne se veut pas trop sérieux. On a beaucoup d’autodérision », raconte Calza.

Toute ressemblance avec un certain capitaine amateur de whisky n’est évidemment pas tout à fait fortuite.

Le mot « atelier » compte tout autant. Dès le départ, l’objectif n’est pas de mettre en avant un auteur unique, mais bien une bande de dessinateurs réunis autour d’un projet commun.

Un dénominateur commun nommé Tintin

Encore fallait-il trouver quelque chose capable de faire travailler ensemble cinq créateurs aux imaginaires très différents.

Ils l’avaient sous les yeux depuis l’enfance.

Tintin.

  

« Nous avions tous un univers très différent. Tintin, ça a juste été le dénominateur commun entre les cinq dessinateurs », explique Calza.

Tous avaient lu les aventures du reporter. Tous connaissaient suffisamment bien l’univers d’Hergé pour avoir envie de jouer avec ses codes. Et surtout, chacun pouvait l’emmener dans une direction complètement différente.

« Il nous semblait que c’était fédérateur pour nous et pour les futurs lecteurs », ajoute Calza.

La parodie leur offre justement cette liberté. En Suisse, la Loi fédérale sur le droit d’auteur autorise l’utilisation d’œuvres existantes pour créer des parodies ou des variations comparables. Un terrain de jeu qui n’est pas pour autant sans limites et qui pousse les dessinateurs à prendre leurs distances graphiquement avec l’œuvre originale.

Et question distanciation, chacun possède justement son propre coup de crayon.

Chacun son Tintin

Pour leur première production, pas question encore de dessiner à six, huit ou dix mains.

Chacun garde son indépendance.

Le premier coffret, paru en octobre 2004, contient donc cinq mini-albums, un pour chacun des cinq auteurs. Même présentation, même terrain de jeu, mais à l’intérieur, chacun fait ce qu’il veut avec son personnage à la houpette.

Le succès est au rendez-vous : le coffret est épuisé en deux mois.

De quoi donner envie de recommencer.

En 2007, le deuxième coffret s’épaissit : les histoires passent de 16 à 24 pages et un making-of s’ajoute à l’ensemble. Puis, en 2011, les auteurs franchissent un nouveau pas en s’imposant pour la première fois un thème commun : l’Amérique. Même la couverture devient une œuvre collective, réalisée « à quatre mains ». Peu à peu, l’atelier porte de mieux en mieux son nom.

Car depuis le départ, une règle semble s’être imposée : ne pas refaire exactement la même chose.

« À chaque parution, il fallait changer quelque chose », résume Calza.

Le format, le thème, la longueur, la manière de travailler… chaque coffret devient un nouveau défi.

Et puis ils ne furent plus que trois…

Au fil des années, deux auteurs quittent l’aventure.

Le groupe de cinq devient quatre, puis trois : Calza, Mibé et Roulin.

Une réduction des effectifs qui aurait pu signer la fin du Radock.

« À chaque perte d’un des membres, on se disait : “Est-ce qu’on continue ?” », se souvient Calza.

Ils ont continué.

Mieux : le problème va leur donner une idée.

Pour le quatrième coffret, les trois dessinateurs veulent conserver une formule comprenant quatre albums. Petit détail technique : ils ne sont plus que trois.

Plutôt que de demander à l’un d’eux d’en réaliser deux, ils inventent donc… un quatrième auteur.

Enfin, en quelque sorte.

Ainsi naît CaMiRou, assemblage des premières syllabes de Calza, Mibé et Roulin. Le site du Radock le décrit même comme un « être tricéphale à six mains ». 

Pour la première fois, les trois créateurs travaillent véritablement ensemble sur un même album. Et puisque faire simple aurait été trop facile, ils y réunissent leurs trois versions du reporter, du capitaine et du professeur.

« On s’est retrouvés pour la première fois à travailler non seulement sur le même concept et le même album, mais cet album réunissait trois Tintin, trois Capitaines Haddock et trois Tournesol dans le même volume », raconte Calza.

L’expérience change quelque chose.

Trois mains, une même histoire

Au fil des albums, les créations individuelles laissent ainsi de plus en plus de place au collectif.

Pour Mibé, c’est même devenu une partie essentielle du plaisir.

« C’est passionnant de travailler à “trois mains” au sein d’un atelier BD. C’est un peu comme de partager une même scène de théâtre avec d’autres comédiens. Nous sommes complémentaires et l’échange nous donne plein d’énergie ! »

Une énergie qui explique peut-être mieux que tout le reste la longévité improbable du Radock.

Car lorsque Calza cherche une raison à ces quelque deux décennies passées à détourner un héros à la houpette, sa réponse tient en trois mots :

« On s’amuse. On s’amuse. »

À l’origine, personne n’imaginait une série. Encore moins six volumes.

« À aucun moment, je me suis dit que c’était une série. À chaque fois, c’était un challenge », reconnaît Calza.

Plus de vingt ans après le premier coffret, l’atelier prépare aujourd’hui sa plus longue aventure, conçue cette fois entièrement à trois.

Et alors que le sixième volume n’est pas encore paru, une question s’impose forcément : y en aura-t-il un septième ?

Apparemment, la légende dit qu’il resterait encore quelques cases à remplir.