Mibé : dans la Lune depuis l’enfance

Qui aurait cru qu’un exemplaire d’Objectif Lune négligemment laissé sur le bord d’une table ferait naître une passion qui durerait toute une vie ? Mibé avait cinq ou six ans lorsqu’il est tombé sur l’album abandonné par sa grand-mère. Quelques décennies plus tard, le dessinateur s’apprête à faire paraître, avec ses complices de l’Atelier du Raddock, un sixième album parodiant l’univers de Tintin.
Entre les deux, il y a eu beaucoup de dessins, quelques heureux hasards et une bonne dose de Haddock.
Issu d’une famille d’agriculteurs, Mibé n’était pas nécessairement destiné à faire carrière crayon en main. Pourtant, son enfance est jalonnée de bandes dessinées. Après sa grand-mère et son fameux Objectif Lune, c’est son père qui contribue, sans vraiment le savoir, à nourrir sa passion en l’abonnant au journal Pilote.
« C’est là que j’ai découvert ce qu’était le dessin humoristique de qualité », raconte l’auteur avec un sourire.
Pour celui qui a appris à lire avec Tintin et Astérix, les « deux piliers de sa culture bédéistique », Pilote est une révélation. Le dessin ne le quittera plus.
Quelques années plus tard, un membre de sa famille, rédacteur en chef d’un journal local, lui propose de réaliser des dessins de presse. Une occasion pour cet autodidacte, qui n’a fréquenté ni école d’art ni formation en graphisme, de faire ses premières armes — et de mettre, comme il le dit joliment, « un peu d’épinards dans le beurre ».
Le dessin de presse occupera longtemps davantage de place dans sa vie que la bande dessinée. C’est finalement avec l’Atelier du Raddock que Mibé passe véritablement de l’autre côté de la case.
« Tous les dessinateurs en âge précanonique comme nous ont lu Tintin. On a tous été biberonnés à cet univers et c’était sympa de faire quelque chose dans ce genre. »
Après six volumes, le plaisir est toujours là, même si quelque chose a changé avec les années : « Le côté amitié a pris le pas sur le côté production. »
« Le Raddock, ça fait partie de ma vie », résume-t-il.
Un petit faible pour Haddock
S’il fallait choisir un compagnon de route dans l’univers d’Hergé, Mibé n’hésiterait pas longtemps.
« Moi, j’aime bien les anti-héros, donc Haddock, c’est un personnage qui me correspond bien. »

Il apprécie son côté décalé face au très sage Tintin. Un personnage bourré — pas seulement de rhum —, mais surtout d’humanité.
« Je m’y suis toujours identifié ! »
L’attachement est ancien et suffisamment profond pour que Mibé ait toujours eu un peu de mal avec les adaptations animées ou cinématographiques de Tintin. Haddock n’y avait tout simplement jamais « la bonne voix », celle qu’il lui entendait en lisant les albums.
« C’est sûr que quand on a été touché par une BD comme Tintin étant enfant, ça laisse des traces. »
Heureux hasard, dans le nouvel album, c’est justement lui qui s’est chargé de donner vie au célèbre capitaine. Difficile d’imaginer meilleur mariage.
Les deux pieds sur terre
Ses origines agricoles y sont-elles pour quelque chose ? Mibé semble en tout cas avoir conservé un goût prononcé pour le concret. Son Tintin préféré est L’Affaire Tournesol, notamment parce que l’aventure se déroule dans des lieux réels et familiers.

« Pour moi, c’est le sommet de ce qu’Hergé a produit dans sa série. »
Voilà qui tombe bien : le nouvel album du Raddock prend lui aussi vie sur le sol helvétique et multiplie les références à des endroits bien réels.
Mibé attend notamment avec impatience la réaction des lecteurs devant une petite scène burlesque située à Grandvaux, entre Lausanne et Chillon. Pour reproduire le décor avec suffisamment de précision, le dessinateur et son épouse sont même allés séjourner dans l’hôtel qui sert de cadre à la scène afin qu’il puisse le photographier sous toutes ses coutures.
« Les lecteurs qui habitent la région se diront certainement qu’on a poussé le bouchon loin au niveau du détail », s’amuse-t-il.
Une véritable aventure
Si Mibé parle avec autant d’enthousiasme de ce sixième volume, c’est aussi parce qu’il marque une étape particulière dans son parcours de bédéiste.
« Ce qui me plaît énormément dans ce qu’on est en train de finaliser, c’est que c’est une vraie aventure qui a 140 pages au total. »
Les précédentes productions étaient davantage constituées de saynètes et de prétextes pour s’amuser avec l’univers de Tintin. Cette fois, les trois auteurs se sont lancés dans une histoire complète, avec un début, une véritable intrigue et un dénouement.
Pour cet autodidacte qui confesse volontiers ne pas avoir derrière lui une immense carrière de dessinateur de BD, arriver au bout d’une telle aventure a une saveur particulière.
« Le plaisir, c’est d’arriver au bout et d’avoir participé à ma première grande histoire BD. Je me risquerais à dire que c’est une fierté. »

Et à quelques semaines de la parution, Mibé a trouvé une autre comparaison pour décrire ce drôle de moment : celle d’une naissance.
« Là, c’est un vrai bébé qui va naître. On sent qu’il y a les premières douleurs. Il n’y a pas encore la perte des eaux parce qu’il y a encore du travail… »
Après Objectif Lune, Mibé a donc fini par revenir sur Terre. Mais manifestement, pas tout à fait.