Radock VI : cap sur le Léman !

Pour sa sixième aventure, le trio voit grand : la Suisse, une histoire de 108 pages, quelques explosions et un héros carbonisé avant même d’avoir eu le temps de s’échauffer.

Restait à savoir où les trois comparses allaient entraîner leur célèbre héros à la houpette.

Après l’Amérique et le cinéma, il fallait voir encore plus grand.

Adieu Coca-Cola et statue de la Liberté, bonjour Genève!

Et oui, la cité helvétique n’a rien à envier à sa lointaine cousine d’outre-Atlantique. Elle a mieux que le mont Rushmore : elle a le mur des Réformateurs! Et pour ce qui est de l’océan, elle a un lac.

Surtout, elle offre aux trois dessinateurs une belle occasion de ramener leur univers à la maison.

Tous trois vivent en Suisse romande et leur nouvelle aventure se déroulera entre Genève, la Riviera vaudoise, les rives du Léman… et même sous ses eaux.

Un choix qui permet également au trio de renouer avec un album qui occupe une place particulière dans leur imaginaire : L’Affaire Tournesol.

« Pour moi, c’est le meilleur de toute la collection Tintin. Ça mélange tout ce que j’aime : l’aventure, le mystère, la science-fiction… », souligne Calza.

Mibé ne se fait pas prier pour renchérir.

« C’est le sommet de ce qu’Hergé a produit dans sa série. Ça me touche davantage parce qu’on est sur le fil du rasoir entre la réalité et la fiction. On fait référence à quelque chose de présent, qu’on magnifie ou qu’on transcende. En plus, l’aventure se passe dans nos régions… »

Genève c’était. Genève ce sera.

Et si quelqu’un avait ramassé ce fascicule?

Le décor est trouvé. Mais pour lancer l’histoire, les auteurs vont chercher encore plus profondément dans L’Affaire Tournesol.

Jusqu’à un petit détail.

« À un moment donné, il y a une explosion et un fascicule sur les armes de la Seconde Guerre mondiale est abandonné dans les ruines… », raconte Calza.

Dans l’œuvre originale, l’objet reste là.

Au Radock, on s’est posé une question : et si quelqu’un l’avait récupéré?

Et si l’une de ces armes était réactivée?

Il n’en fallait pas davantage pour lancer une aventure « pleine de bruit, de fureur, d’explosions et de mystère ».

Avec une petite différence supplémentaire.

« Il y a aussi une grande place accordée à l’héroïne », glisse Calza, sans accepter d’en révéler davantage.

Voilà pour les indices. Pour le reste, il faudra tourner les pages.

Et il y en aura beaucoup.

108 pages et six mains

Parce que pour cette sixième aventure, les trois dessinateurs n’ont pas seulement changé de décor. Ils ont aussi décidé de changer d’échelle.

Fini les petits formats des premières années. Cette fois, l’album adoptera un format A4.

« On voulait vraiment se rapprocher d’un format traditionnel de bande dessinée », explique Calza.

Traditionnel, certes.

Petit, beaucoup moins.

L’histoire s’étend sur 108 pages, auxquelles s’ajoute une trentaine de pages de making-of. Avec les pages supplémentaires, l’objet final approchera les 150 pages.

Une véritable « Bible », plaisante Calza.

Mais surtout, un sacré défi pour trois dessinateurs qui doivent parvenir à faire cohabiter leurs coups de crayon tout au long d’une même histoire.

Chacun s’est donc approprié un personnage : Roulin dessine Tin, Calza s’occupe de Sol et Mibé donne vie à Dock. Résultat : les trois artistes interviennent sur presque chacune des 108 pages.

« C’est passionnant de travailler à “trois mains” au sein d’un atelier BD, raconte Mibé. C’est un peu comme de partager une même scène de théâtre avec d’autres comédiens. Nous sommes complémentaires et l’échange nous donne plein d’énergie! »

Cette façon de travailler impose son lot de contraintes. Il faut que les interventions des trois dessinateurs s’imbriquent naturellement, que le scénario garde son rythme et que le suspense survive sur plus d’une centaine de pages.

Mais au Radock, une contrainte est surtout une bonne excuse pour trouver une nouvelle idée.

Prière de patienter 30 pages

Le making-of en est le meilleur exemple.

Pourquoi consacrer une trentaine de pages aux coulisses de la création alors que quelques-unes auraient suffi?

Pour frustrer le lecteur, évidemment.

Les auteurs voulaient retrouver quelque chose de l’expérience des feuilletons d’autrefois, lorsque les lecteurs devaient attendre avant de découvrir la suite d’une aventure.

Ici, nul besoin d’attendre une semaine.

Mais il faudra tout de même patienter une trentaine de pages.

« On voulait marquer le fait qu’entre le premier et le deuxième album, il y ait un grand temps de respiration. On ne voulait pas que les gens passent d’une page à l’autre sans cet espace essentiel », explique Calza.

Et histoire de rendre l’attente légèrement plus cruelle, la première partie se termine par une énorme explosion.

La page suivante?

Pas de réponse.

À la place, le lecteur retrouve les coulisses de la création, guidé notamment par leur version de Milou, lui-même impatient de découvrir ce qui vient de se produire.

Quitte à créer un cliffhanger, autant le faire avec fracas.

Tintin passe un mauvais quart d’heure

Et ce n’est pas la seule épreuve qui attend le héros.

Fidèles à leurs habitudes, les trois dessinateurs prennent un malin plaisir à malmener leur personnage à la houpette.

Dès les premières pages, changement de décor : nous voilà dans un Moyen Âge de fantaisie. Tintin chevauche fièrement son destrier, prêt à délivrer une princesse enfermée dans un château.

Le héros dans toute sa splendeur.

Jusqu’à l’arrivée d’un dragon.

Quelques flammes plus tard, notre valeureux reporter est carbonisé.

« Ça m’a fait un bien fou de voir le héros mourir au bout de quatre pages », confiait d’ailleurs Calza.

Une façon plutôt radicale d’annoncer la couleur.

Car derrière le gag, le trio entend aussi jouer avec l’image du héros parfait et certains codes hérités des aventures classiques.

« Nous sommes partis de ça pour en rire, toujours avec beaucoup d’autodérision, et pour montrer qu’on est au XXIe siècle. L’album risque d’être anticonformiste par rapport au modèle de base », explique Calza.

Irrévérencieux, donc, mais pas désinvolte.

Car s’ils aiment tuer leur héros, lui inventer des défauts et bousculer son univers, les trois membres du Radock restent avant tout des lecteurs passionnés d’Hergé.

Et ils comptent bien multiplier les clins d’œil pour ceux qui partagent cette passion.

À commencer par ce fameux fascicule abandonné dans L’Affaire Tournesol.

« Ça devrait titiller tous les tintinophiles », espère Calza.

Le soin apporté à l’objet participe lui aussi au jeu : couverture rigide, couleurs, grand format, making-of généreux… Tout est pensé pour rappeler le plaisir de tenir entre ses mains un véritable album d’aventures.

Avec, évidemment, la touche Radock.

Et pour les néophytes? Nul besoin d’avoir lu les cinq coffrets précédents, promet Calza. Cette sixième aventure a été conçue pour pouvoir être découverte indépendamment.

Il faudra simplement prévoir un peu de place dans la bibliothèque.

Après tout, une « Bible » de près de 150 pages, ça ne se glisse pas exactement dans une poche.